Le 20 novembre dernier, Alpes Solidaires célébrait la sortie de l’ouvrage Le Matrimoine, Ce que nous ont transmis les pionnières de l'Économie Sociale et Solidaire (1830-1999) de Scarlett Wilson-Courvoisier. Organisée dans le cadre du mois de l’Économie Sociale et Solidaire, la soirée accueillait l’autrice qui, pendant 25 ans, a œuvré à la Délégation interministérielle à l'économie sociale, et deux lectrices invitées : Marie-Françoise Chauveau, présidente de l’ADF38, et Chloé Lagabrielle, engagée dans la gouvernance partagée et l’accompagnement des dirigeant·es de l’ESS sur leurs stratégies de financement.

 

 

Pourquoi un matrimoine ?

 

Interrogée sur la genèse de l’ouvrage, Scarlett Wilson-Courvoisier a rappelé l’importance de son héritage familial, marqué par une lignée de femmes autonomes et engagées. Convaincue que la transmission de modèles inspirants constitue à la fois un moteur d’engagement et un levier de mobilisation, tout en contribuant à forger un sentiment d’appartenance collectif, elle a constaté que ce même sentiment fait largement défaut parmi les acteurs de l’économie sociale solidaire. Partant de ce constat, mais aussi des travaux de l’historienne Michelle Perrot sur « l’invisibilisation récurrente et incompréhensible des femmes »1 au cours de l’histoire, elle a nourri une réflexion sur plusieurs années, l’amenant à se pencher sur la place des femmes dans l’histoire de l’ESS.

Au fil de ses recherches, Scarlett Wilson-Courvoisier a alors soulevé une interrogation centrale : comment un univers se réclamant de valeurs démocratiques a-t-il pu laisser dans l’ombre des générations de femmes pourtant majoritaires dans les emplois de l’ESS (66 % au niveau national, 69 % en Isère2) ? Et pourquoi demeurent-elles si peu représentées parmi les dirigeantes élues ? Dès lors, il lui semblait nécessaire et « bienfaisant » de mettre en lumière celles qui, par leurs engagements et leurs luttes, ont participé à la construction de l’ESS et à la transformation de la société dans son ensemble, et qui, pourtant, avaient été ignorées ou effacées de l’histoire.

Le choix du terme matrimoine s’inscrit lui aussi dans une volonté de réhabiliter un mot disparu3 et de faire revenir les femmes dans la mémoire collective. Un choix corroboré par son caractère « urticant » comme l’autrice l’a souligné au cours de la soirée : « Combien de fois m'a-t-on dit : "Enfin, le mot patrimoine existe, qu'est-ce que tu vas chercher avec matrimoine ?" Je l’ai choisi précisément parce que ce mot était devenu invisible, comme les femmes. »

 

 

Redécouvrir celles qui ont façonné l’ESS et la société

 

Dans son ouvrage, Scarlett Wilson-Courvoisier a pris le parti de dresser le portrait de 99 femmes, sous l'angle de leur contribution à l’économie sociale de 18304 à 19995. Loin de se limiter périmètre strict de l’ESS, Scarlett Wilson-Courvoisier a choisi d’y inclure aussi celles dont les actions ont eu un effet transformateur sur la société et dont les parcours constituent autant de modèles inspirants.

L’ouvrage réunit donc des femmes issues de différents champs disciplinaires, de toutes classes sociales et de diverses régions de France, qui, à travers leurs initiatives et leurs travaux, ont conduit à des innovations et des transformations dans des domaines tels que la santé, l’éducation ou le travail social. Elle insiste sur l’importance des femmes de 1848, qu’elle décrit comme modernes, audacieuses, et surtout, essentielles dans la structuration de l’émancipation féminine, par l’accès aux savoirs et l’autonomie financière.

Au cours de la soirée, Scarlett Wilson-Courvoisier s’est attardée sur plusieurs figures grenobloises et iséroises, dont les portraits sont présents dans son livre, parmi lesquelles :

  • Lucie Baud, ouvrière-tisseuse en soierie et syndicaliste,
  • Lucie Coutaz-Repland, co-fondatrice du mouvement Emmaüs et résistante,
  • Eliane Genève, créatrice d'Accueil Paysan et de Paysans du Monde,
  • Plusieurs militantes de la lutte pour la légalisation de l’IVG et pour le mouvement du Planning familial dont Adrienne Naquet, Simone Périllard, Denise Trémeaux, Annie Ferrey-Martin et Françoise Laurant.

 

 

Questionner la (non-)visibilité des femmes dans l’ESS

 

La soirée s’est poursuivie avec les interventions des invitées et un échange avec le public, mettant en lumière combien les contributions des femmes restent souvent méconnues et absentes des récits institutionnels.

Ainsi, Marie-Françoise Chauveau a expliqué que, bien qu’ayant longtemps travaillé dans l’ESS, elle s’était davantage intéressée à la construction des secteurs d’activité qu’aux trajectoires individuelles. Et surtout, les noms qu’elle connaissait étaient majoritairement masculins. Grâce au Matrimoine, elle a pu mesurer l’effacement dont les femmes ont été victimes : « C'était très important pour moi, cette réhabilitation, d'arriver à me dire : "Je m'inscris, moi aussi, dans cette lignée de femmes, et je vais pouvoir transmettre cette histoire de femmes". » Chloé Lagabrielle partage ce constat, reconnaissant avoir été « complètement complice de l’oubli, en tant que femme ». Elle a également souligné le décalage entre les valeurs affichées par l’ESS et la réalité, estimant que le secteur, bien que très féminisé, n’est pas à la hauteur sur les enjeux de visibilité et de représentation des femmes dans les instances décisionnelles.  

Parmi les mécanismes à l’œuvre dans l’invisibilisation des femmes, Scarlett Wilson-Courvoisier évoque des enjeux de pouvoir encore très présents, mais aussi un manque de solidarité entre femmes et des résistances intériorisées, qui freinent parfois la construction d’espaces collectifs d’émancipation.
 Elle interroge, par ailleurs, la difficulté des dirigeants, souvent masculins, à reconnaître pleinement la place des femmes dans leurs structures et dans les gouvernances. Marie-Françoise Chauveau propose une analyse complémentaire : selon elle, les femmes s’engagent d’abord pour répondre à des besoins concrets, avant même de penser au pouvoir. Cette capacité à faire, centrale dans les organisations de l’économie sociale et solidaire, pénalise paradoxalement leur reconnaissance.

Enfin, pour pérenniser cette démarche « matrimoniale », Scarlett Wilson-Courvoisier appelle à renforcer la formation, la transmission, l’imagination collective, et à favoriser l’implication des femmes à tous les niveaux. Elle conseille de redonner une place prépondérante à l’éducation populaire, qu’elle considère comme un levier important pour la transmission. Pour elle, son ouvrage est un héritage qu’il convient aujourd’hui d’entretenir, de partager, et même de s’approprier. Elle invite ainsi tout un chacun à élaborer des matrimoines, quel que soit le territoire ou le secteur d’activités.

 

Floriane Bajart pour Alpes Solidaires

 


1 : Toutes les citations entre guillemets sont issues des échanges au cours de la soirée.

2 : Source : INSEE Flores 2021.

3 : Matrimoine désignait, au moyen âge, les biens hérités de la mère. Pour plus d’informations sur ce terme, son effacement ainsi que celui d’autres substantifs féminins, se reporter au podcast Point Culture (France Culture) du 29 janvier 2021, avec l’autrice, chercheuse et metteuse en scène Aurore Evain. Disponible en ligne.

4 : Première apparition du terme « économie sociale » avec la publication du Nouveau traité d'économie Sociale de Charles Dunoyer.

5 : Promulgation de la loi constitutionnelle du 8 juillet 1999 portant sur l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives.

 

 

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